10.7.20

Lettres ouvertes au Hezbollah - Lettre 1 : Ce que vous êtes


Après des mois de lamentations sur l’état du Liban, je m’adresse aujourd’hui directement à vous dans ces messages d’un Libanais d’outre mer modéré à un parti qui n’écoute pas toujours les Libanais.

Mon pays natal a fait naufrage et vous en êtes responsables tout comme les autres politiciens avec vous, vos alliés, vos ennemis, vos partenaires, les chiites, les sunnites et les chrétiens. Oui, vous êtes tous coupables de cette débâcle. Mais il y a une chose qui démarque votre parti et son drapeau jaune des autres, c’est lui qui tire les vraies ficelles de ce pauvre pays à la dérive. 

Tout d’abord un aveu: Je n’ai franchement pas beaucoup de sympathie pour vous. Je n’aime pas la nature islamiste de votre parti, elle n’est pas inclusive et elle menace (volontairement ou pas) les gens qui ne partagent pas vos croyances et vos coutumes. Pour beaucoup de Libanais elle s’oppose à notre mode de vie et à notre histoire, elle nie notre petite civilisation levantine ouverte sur le monde. Et contrairement à vous, des gens comme moi ne voient pas en la République Islamique d’Iran une source d’inspiration ou de progrès pour le Liban.  Comment nous le reprocher? Cette république est régressive, autocratique, souvent violente  et son propre peuple souffre quotidiennement. 

Ensuite une concession pour éviter tout malentendu: Je reconnais et admire que vous ayez tenu en échec Israël et réussi à libérer le Sud du pays malgré la surpuissance militaire de l’occupant. Cela nous a évité la colonisation et l’annexion unilatérale de nos terres comme l’Etat Hébreu les affectionne. Mais je pense que cette victoire, si prestigieuse soit-elle, ne justifie pas ce chèque à blanc que vous vous êtes octroyé sur l’avenir du Liban. Les médailles de guerre ne sont pas des sceptres. Malgré son rôle pour libérer son pays des Nazis, De Gaulle avait bien dû renoncer au pouvoir en 1946. 

Vous vous êtes, au contraire, accrochés à vos armes et vos passe-droits et accaparé le pouvoir en coulisse. Puis vous avez lâché vos hordes sur le gouvernement en 2008. Vous avez trempé dans des assassinats politiques. Et vous avez ensuite mené des guerres qui ne sont pas les nôtres. Votre soutien militaire au régime Syrien est une gifle à tous vos compatriotes qui ont souffert de cette dictature  tyrannique. Vous avez envoyé des jeunes Libanais mourir pour maintenir en place des despotes.

Je vous reconnais vos contributions sociales au bénéfice de votre communauté chiite et votre capacité à bien vous organiser pour servir cette partie de la population. Dommage que vous n’ayez utilisé cette discipline que de manière sectaire ou belliqueuse et que vous ne l’ ayez jamais propagée pour le bien de tous. Vous auriez pu par exemple réorganiser notre agriculture et la moderniser. Vous auriez pu combattre le gaspillage et la corruption généralisée. Mais vous étiez trop occupés ailleurs, à jouer aux vassaux zélés d’un obscur et lointain ayatollah. 

22.6.20

Orient ou Occident

On a longtemps et injustement reproché aux Libanais la fascination exercée sur eux par l’Occident.

Bien sûr, les croisades avaient été naturellement vécues comme une trahison où certains chrétiens auraient accueilli les chevaliers comme des sauveurs. Mais plus tard, quand Fakhreddine II, notre prince pourtant Druze osa nouer des alliances avec Florence pour apporter un peu de la Renaissance italienne à notre montagne, il fut vite destitué et envoyé mourir chez le Sultan. Plus récemment, on accusa le Liban indépendant des années cinquante et soixante d’avoir vendu son âme à l’Ouest de par son refus (pourtant assez pragmatique à y réfléchir deux fois) de participer aux guerres Israélo-Arabes et son économie ultra libérale. Ce pays alors prospère et libre, avec une démocratie certes imparfaite mais inégalée en Orient, n’était parfois vu qu’un reliquat du colonialisme, vilipendé par des nationalistes enflammés et des nostalgiques du califat. Avec l’implosion qu’on connaît.

Pourtant, cette ouverture sur l’Occident est bien naturelle pour notre pays dont la géographie, le climat et l’histoire s’approchent parfois davantage de la Grèce ou de l’Italie que de l’Arabie. Si ce n’était cette obsession maladive des religions, comment reprocher à ces levantins chrétiens ou musulmans d’ailleurs d’avoir voulu commercer avec un Occident prospère et  accessible par une mer qu’ils ont sillonnée depuis l’Antiquité. Et cela, plutôt qu’aller chercher des modèles de développement disparus depuis des lustres à leur orient? Si ce n’était  pas une histoire d’islam ou de christianisme, se serait on froissé en 1958 que le pays préférât se ranger du côté américain plutôt que celui soviétique? Ou que notre classe moyenne choisît le français ou l’anglais pour s’éduquer  plutôt que le persan? Que serait notre niveau d’éducation sans les missions du XIXème siècle et les universités occidentales? Pourquoi les élites ou ce qu’il en reste n’envoient elles pas leurs enfants étudier à l’Est?

Non, ne fais pas ici l’apologie du colonialisme occidental et je reconnais ses nombreux méfaits. Mais je veux remettre un tout petit peu les pendules à l’heure. Faire croire aux Libanais que la solution puisse venir de l’Est est un mensonge éhonté et une insulte à notre histoire. Prêter allégeance à une république islamique ou à une dictature ne nous mènera nulle part. L’état actuel du pays le prouve déjà . Et n’oublions pas que cet Est nous a parfois apporté ce qu’il y a de plus funeste. Enfant à Beyrouth dans les années 80, je me souviens encore des attentats terroristes et des prises d’otage, je me rappelle les civils séquestrés ou tués à Beyrouth sur un modèle importé de Téhéran sans parler des portraits hostiles d’ayatollahs qui tapissaient nos routes et nous faisaient frémir. Quand un de leurs sbires nous explique aujourd’hui qu’il nous faut regarder à l’Est, c’est un peu plus de notre civilisation qu’il piétine.

13.6.20

Liban : fin d’un chapitre?

Depuis mon enfance dans un Liban déchiré par la guerre civile, j’ai souvent entendu des détracteurs de ce qu’on appelait « le maronitisme politique ». On reprochait aux Maronites, communauté  chrétienne à l’origine de la création du Liban moderne, d’avoir accaparé le pouvoir, empêché les autres communautés de prospérer,  être vendue à l’Occident et même être responsables du chaos de la guerre civile.

 Beaucoup de Libanais étaient convaincus  par leurs leaders communautaires respectifs que tous leurs malheurs venaient de ce système injuste  où le Président chrétien et maronite faisait la pluie et le beau temps au mépris des autres  communautés ou des grandes causes arabes. La guerre civile qui s’ensuivit  ne cessa en 1990 que lorsque les Maronites renoncèrent au régime présidentiel et acceptèrent de partager le gâteau libanais avec deux autres leaders, principalement les chiites et les sunnites. 

Force est de constater aujourd’hui, trente ans après cet accord, que ce petit  gâteau qui avait prospéré de 1920 à 1975, souffert entre 1975 et 1990 a désormais totalement disparu, tout comme la valeur de sa monnaie nationale et son système bancaire, dernier bastion du Liban d’avant. Nous voyons désormais un pays exsangue , oblitéré par trente ans de corruption généralisée et de concupiscences. Car si le Liban d’avant 1975 était aussi corrompu, fragile et très imparfait  le maronitisme politique, par le fait qu’un seul homme élu tous les six ans tenait les rennes du carrelage, avait au moins réussi à créer un pays civilisé, avec des infrastructures,, une économie de services, une balance de paiement excédentaire, une terre à l’abri des guerres et des révolutions si nombreuses dans la région.

Les communautés qui crachaient sur ce système et ses injustices avérées ou  fantasmées ne se doutaient peut-être pas que le Liban d’après guerre, celui du consensus intercommunautaire et du partage des pouvoirs, serait bien pire, détruit par le manque béant de leadership, l’avidité des caïds de tous bords (maronites, sunnites, chiites ou autres) ou les adeptes de la loi du plus fort dictée par l’Iran. Et que le pays du cèdre livré à ses pires  hyènes de toutes les communautés vaudrait désormais bien moins que celui où une seule confession accaparait le pouvoir.

Alors, me direz vous, quel doit être le nouveau Liban? Fédéralisme ? Laïcité ? Ou un mélange des deux? Ou serait-ce la fin cette fois? La civilisation levantine vivrait-elle ses derniers instants? Les pages du prochain chapitre sont aussi blanches que les sommets hivernaux de nos montagnes. Au moins elles restent  là, belles et encore debout, malgré tout. 

7.6.20

Déchéance ou sursaut

Il est toujours triste de voir des civilisations marquer le pas puis dépérir. J’ai toute été fasciné par la chute de Constantinople, dernier vestige de l’Empire Romain. La ville qui décelait selon les écrits plus de la moitié des richesses de l’Europe mourut en 1453 avec son empereur après des siècles de longue déchéance et de trahisons.

De même, on ne peut que s’attrister ces jours ci de l’état dégradé de la civilisation américaine. La plus flamboyante des démocraties, la patrie de la liberté, le pays du succès et de la prospérité traverse une bien sombre période. Tous ses maux se sont comme exacerbés en l’espace de quelques semaines : les armes à feu, les inégalités sociales, l’absence de protection médicale et maintenant  la blessure encore béante de l’esclavage et de la ségrégation. Cette crise semble en partie liée à un manque flagrant de leadership. Mais Trump est il la cause ou la manifestation de la déchéance? Un peu le deux sans doute  Les émeutes des derniers jours n’auraient peut être pas été aussi enflammées avec un president apaisé et rassembleur. En même temps, le magnat populiste pétri de télé réalité n’aurait pas gagné les élections de 2016 si la classe moyenne américaine n’avait pas autant faibli et que les inégalités sociales ne s’étaient si dangereusement creusées.

Alors on ne peut qu’espérer qu’il y ait du positif dans ce qu’il se passe actuellement et on veut tous y voir un réveil. Constantinople avait vomi les croisés qui l’avaient mise à sac et elle s’était ainsi donnée deux siècles de plus mais sans jamais retrouver sa vraie gloire. Aux Américains de faire mieux en rejetant les démons du populisme, du racisme et de l’arrogance. Ils en sont parfaitement capables. Ce matin la maire de Washington a fait peindre sur la  chaussée et en lettres géantes “Black Lives Matter” à quelques mètres seulement de la Maison Blanche.

14.4.20

Desserts voyageurs

Au risque de vous paraître un peu futile, laissez moi vous raconter en ces temps de confinement mondial la jolie épopée de ma boîte de desserts de Pâques.

Je dis souvent que dans mon Levant natal, nous avons raté tant de virages, détruit nos pays, un à un, par nos gueguerrres communautaires, nous avons perdu la Palestine, oblitéré la Syrie et transformé une partie de notre  beau Liban en forêt de béton et de corruption. Mais dans ce sombre tableau, nous avons au moins réussi une chose importante, c’est la cuisine. Et plus particulièrement aujourd’hui je vous parle des mamouls, ces merveilleuses pâtisseries fourrées de noix, pistaches, dattes ou amandes si difficiles à faire et dédiées à célébrer Pâques. Enfant à Beyrouth,  j’adorais observer ma grand-mère avec ses trois filles et ma mère lancer ce gros chantier des maamouls pendant la semaine sainte. Chacune des femmes avait un rôle bien spécifique pour venir à bout de cette entreprise fastidieuse. Le résultat était comme une petite œuvre d’art, chaque pâtisserie était tout à tour, délicatement sculptée, minutieusement fourrée puis décorée comme une poterie avant d’être enfournée puis saupoudrée de sucre. Ces fruits délicats d’heures de travail et de détails  étaient ensuite dévorés allègrement, en moins de trois secondes chacun, pour le plus grand bonheur de tous.

J’aimais surtout ce paradoxe que les maamouls, si chrétiens soient ils, pussent se trouver aussi en ville dans des pâtisseries renommées et notamment celles de nos quartiers musulmans, connues pour être les meilleures pour fabriquer ces délices pascals. Comme dans un pied de nez annuel  aux nombreux fanatiques et sectaires qui ont détruit le pays et la région, mes parents et moi aimions que les meilleurs maamouls célébrant la fête chrétienne fussent parfois arrivés de Tripoli, cette ville du nord à majorité musulmane, presque intimidante pour nous en temps de guerre civile et de massacres intercommunautaires. Toujours surprenante, cette ville fut d’ailleurs plus récemment le théâtre d’une révolte séculaire contre le communautarisme sur des sons endiablés d’un DJ révolutionnaire digne d’Ibiza. Autant de stéréotypes et de stigmates mis à mal par une boite de maamouls ou des jeunes qui rêvent d’un avenir meilleur.

C’est justement de cette ville de Tripoli qu’un site internet téméraire m’a proposé la semaine dernière des maamouls livrés mondialement dans une publicité Instagram, narguant le Covid et ses blocages. Et dans mon confinement New-yorkais, je ne pus résister à la tentation de commander par gourmandise et curiosité, avec assez peu d’espoir de voir ces boites arriver à bon port. En effet avec l’aéroport de Beyrouth fermé aux voyageurs, l’état des transports internationaux, la réputation sévère des douanes américaines, le périple de ces boites s’avérait long et tumultueux, une odyssée que je pus suivre non sans excitation sur mon écran d’ordinateur; les boites partirent de Tripoli le jour même de ma commande et arrivèrent donc à l’aéroport de Beyrouth jeudi soir. Le lendemain elles embarquèrent pour .... Bahreïn pour transiter vers... Bruxelles. D’où elles repartirent dimanche pour les États Unis. Pas le meilleur bilan carbone, je vous le concède! Elles atterrirent hier à Cincinnati où elles passèrent vaillamment la douane. Je tremblai à l’idée de voir ces boites vertes ornées d’inscriptions arabes provoquer la suspicion, être ouvertes ou saccagées, finir compostées dans une poubelle de l’Ohio ou, moins tristement, chez un douanier gourmand. Et non! Ce matin, DHL m’a informé qu’elles ont atterri à New York. Et cet après midi elles sont bien là chez moi à Manhattan en à peine cinq jours!

Miracle d’un dessert proustien d’Orient, fabriqué par les musulmans pour les chrétiens et  traversant la planète au temps du Coronavirus! Joyeuses Pâques à tous et un grand merci à  Hallab.com.lb et à mon bien sympathique livreur masqué DHL.

https://www.hallab.com.lb/international/