15.1.20

Sortez Berry


Hier, les gens sont à nouveau descendus dans la rue à Beyrouth. Les routes sont à nouveau bloquées.
Dans cette crise politique économique et financière qui s’éternise, on se demande d’où viendra le déblocage alors que tous les partis semble camper sur leurs positions.

Il y a un signe intéressant dans la semaine de la colère initiée aujourd’hui. Les manifestants ont été appelés à marcher vers le domicile du premier ministre désigné. Mais pour la première fois fois ce n’est pas juste pour le conspuer et le rejeter, c’est pour lui mettre la pression pour former son gouvernement de spécialistes tel qu’il l’a promis et malgré les blocages provenant des partis mêmes qui l’ont nommé et notamment les manigances habituelles du président du parlement. 

M. Berry, déjà bien connu pour sa corruption et son clientélisme érigés à l’État d’institutions,  continue son jeu habituel. L’ancien caïd de guerre reconverti sur le perchoir de la chambre depuis trente ans (sic) essaye, comme d’habitude, d’installer telle ou telle personne à tel ou tel ministère même si cela veut dire prolonger la formation du gouvernement ad vitam aeternam. Son mépris pour l’intérêt général atteint des niveaux inouïs.

La seule vraie question est pourquoi est-il toujours là? Il n’a ni les armes de ses alliés chiites, ni leurs lauriers. Son vieil allié, le pouvoir Syrien, a mieux à faire. Sa popularité dans le Sud s’est délitée à coup de scandales de corruption et détournement de fonds publics. Ses députés ne sont élus que parce que son puissant allié leur laisse les sièges. Tout au plus, il lui reste son épouse et quelques bandits qu’il envoie dans la rue brûler des voitures ou attaquer les civils dès que son pouvoir est menacé. On ne peut qu’appeler à sa destitution immédiate en encourageant ses alliés à le lâcher le plus vite possible. Après le départ du premier ministre sortant, ce serait une autre victoire pour le Liban.

9.1.20

La cause de tous nos maux: serait-ce la langue arabe?


Le Moyen Orient en ce début d’année n’en finit pas de sombrer dans la pire décadence qu’il n’ait jamais connue. Pas un pays vraiment en paix de la Libye à l’Iraq, pas un succès économique qui ne soit artificiel ou gonflé de pétrodollars, pas une vraie démocratie qui fonctionne, le bilan est déprimant.
L’impasse où se trouve la civilisation arabo musulmane annoncée par Amin Malouf dans “Le dérèglement du monde” semble se matérialiser un peu plus chaque année.
Cela pousse à s’interroger sur les vraies raisons de ce déclin.


Une cause trop souvent évoquée pour nos difficultés moyen orientales est l’héritage obscurantiste et féodal de la domination ottomane dont le règne s’établit du XVIIème au XXème siècles en divisant les communautés sur base de religions et d’appartenances et des petits caïds locaux. Soit. Mais les Turcs sont partis il y’a désormais cent ans. Pourquoi ne sommes nous toujours pas sortis de ce carcan? 

Une cause prônée par les islamophobes est la nature obscurantiste et sexiste de l’Islam qui tire les populations vers le bas. Mais cette théorie raciste se démonte facilement dans des pays musulmans loin du moyen orient qui ont des niveaux de développement comparables à leurs voisins non musulmans. C’est plutôt  la place disproportionnée que la religion occupe qui semble être le problème.

Trop souvent évoquées sont aussi les accusations coutre l’impérialisme occidental et Israël, causes supposées de tous les maux. Mais la aussi, la cupidité des puissances occidentales depuis des siècles a recouvert tous les continents et nous n’en avons pas le monopole. Tout pays faible est exposé à l’impérialisme sans exception. Quant à Israël, il est difficile d’expliquer son influence sur les malheurs libyens, algériens ou irakiens  

Une cause bien plus plausible de nos problèmes est l’alphabétisation trop faIble et une éducation longtemps dépriorisée. Élément à charge, selon l’UNESCO, et bien que n’étant pas les pays les plus démunis de la planète, les pays arabes enregistrent les taux d'alphabétisme des adultes les plus bas du monde; seuls 62,2% des plus de 15 ans étaient capables de lire et d'écrire; ce taux est nettement inférieur a la moyenne mondiale [84%] et à celle des pays en développement (76,4%).

Au delà de l’incurie des politiciens, ces  retards sont intimement liés à l’obsolescence de la langue. La langue officielle, l’arabe littéral, fonctionne comme le latin d’avant la Renaissance en Europe. Plus personne ne sait le parler, il est difficile à apprendre et lire. On ne l’entend plus que dans des discours officiels, les prières et les journaux télévisés. Avec la digitalisation, il s’éteint encore plus vite. Les gens parlent et textent en utilisant  leur dialecte local qui ne s’écrit pas. Ou ils l’écrivent avec des caractères latins entrecoupés de chiffres pour remplacer les sons qui n’existent pas en Occident. Notre attachement à la belle langue arabe classique ne s’explique que par une nostalgie romantique, son statut de seul vrai rassembleur des pays arabes ou de langue du Coran.
Or il existe près de 65 millions d'analphabètes dans le monde arabe soit 43 % de la population (32 % parmi les hommes et 56 % parmi les femmes). Et il est beaucoup plus difficile d’alphabétiser une population avec une langue qu’ils n’utilisent presque jamais dans la vie courante. 
Autre preuve troublante, toutes les classes moyennes et tout le business privé dans le monde arabe utilisent généralement une autre langue, l’anglais un peu partout ou le français en Afrique du Nord et au Liban. 
Or sans alphabétisation, pas de développement, pas de classe moyenne et pas de démocratie. Cela laisse le terrain fertile aux despotes et mollahs. Et aux interventions étrangères visant les ressources. 
La solution? Peut être faut il se résoudre à créer un arabe moderne simplifié au moins pour le Levant ou les dialectes sont similaires (Liban, Syrie, Palestine et Jordanie). 

Illettrisme, divisions et omniprésence des religions à l’extérieur des temples, les voilà les ingrédients médiévaux de notre débâcle. Si l’Orient veut sortir de l’impasse, c’est à eux qu’il faut s’attaquer.

27.12.19

Rêvons un peu

Contrairement à ce que beaucoup pensent, la nomination de Hassane Diab au poste de premier ministre du Liban n’est pas aussi négative qu’elle n’y parait. Et si elle n’est pas une vraie victoire, elle est loin d’être une défaite.

En effet, la révolution anti corruption et anti confessionnelle devrait se réjouir au moins modérément que ce soit un universitaire non affilié à un parti qui ait été choisi. Cela n’aurait pas eu lieu sans la pression de la rue. Quand on dit “Kellon ya3ne Kellon” on doit en toute honnêteté préférer un homme instruit à un énième oligarque ou même au premier ministre sortant. Un gouvernement techno politique sous M. Hariri n’aurait de toute façon rien réussi. Qu’un des trois présidents ne soit plus un caïd, c’est peut être un tout petit pas en avant.

Bien sûr, le fait que M. Diab soit nommé par l’actuelle majoritaire parlementaire, alliance du Hezbollah, Amal et CPL peut naturellement inquiéter. Et il aura sans doute peu d’autonomie pour réformer. Mais là aussi, on ne peut s’opposer au système parlementaire, si imparfait soit-il, sans risquer le chaos. Le 8 mars a la majorité et a donc techniquement le droit de gouverner. A nous de travailler pour évincer tous ces partis incompétents aux prochaines élections. Ou mettre la pression sur le nouveau premier ministre pour qu’il en organise de manière anticipée. Si on rejette tout, on court le risque de faire le jeu de ce même 8 mars qu’on critique. Il avait bloqué les institutions et paralysé le pays pour que Michel Aoun soit élu président  en prétendant que le chrétien le plus populaire dans son camp devait absolument accéder à la présidence, créant une nouvelle règle sectaire qui complique encore plus notre système déjà impossible.

En conclusion, Hassane Diab a désormais un job titanesque devant lui. Plutôt que lui cracher dessus tout de suite, il faut peut-être lui souhaiter de l’intelligence voire de la ruse. Et de la chance. Il faut rêver que le bien du pays soit vraiment son objectif. Nous n’avons finalement pas beaucoup à perdre. Notre cynisme, défaitisme et fatalisme ne nous ont jamais menés nulle part.

24.11.19

Une feuille de route qui nous rassemble

Le soulèvement populaire au Liban a cela de magnifique qu’il transcende pour la première fois les éternelles divisions communautaires et unifie les Libanais contre l’incurie de leurs dirigeants. En revanche, si on sait bien ce que la population rejette en bloc (politiciens mafieux, corruption, division et communautarisme), il lui manque toujours des représentants et surtout une feuille de route précise: Quel est le Liban que nous voudrions construire si jamais tous les rêves de cette révolution étaient réalisés?

Nous sommes à l’heure où il est urgent de se débarrasser de l’éternelle malédiction d’Alfred Naccache, notre politicien funestement visionnaire aux temps de l’indépendance. Il n’avait jamais cru en notre jeune république: « Deux négations ne font pas une nation », nous dit-il en 1946, en faisant référence à la création du Liban moderne basé sur le « Ni Occidental ni Arabe » de nos pères fondateurs. Sa phrase cynique nous a hanté depuis des décennies. Tout au long de mon enfance dans un Beyrouth divisé, je me rappelle encore comme elle me faisait frémir et douter de mon pays dévasté par ses guerres. 

Aujourd’hui, il nous faut donc trouver un projet commun pour construire le Liban de demain. Et voici juste quelques idées pèle-mêle qui me viennent à l’esprit:

1-République moderne et laïque

Construire une république laïque démocratique respectueuse des droits de l’homme, où tous les citoyens sont égaux devant la loi, où les religions sont respectées mais reléguées à leurs temples et où l’état civil ne sera plus lié à aucune instance religieuse.

Un pays qui se distinguerait donc de tous les autres au Moyen-Orient parce que les droits des hommes et des femmes y sont les mêmes quelles que soient leurs croyances, leurs orientations ou leurs origines ethniques: Registres de naissance, mariage, lois d’héritage et divorces ne dépendront plus des autorités religieuses mais de l’Etat.

Une protection constitutionnelle très stricte de la laïcité, de la liberté religieuse et d’un mode de vie affranchi des règles d’une religion ou de l’autre: cette protection est essentielle si on veut se débarrasser du communautarisme une fois pour toutes. les Libanais auront besoin de lire dans leur constitution qu’aucun dogme, loi religieuse ou fanatisme ne pourront jamais être imposés au Liban.

2-Un système économique assaini et autosuffisant 

Établir et promouvoir le Liban comme le centre culturel et démocratique du Moyen-Orient et y développer l’éducation, le tourisme haut de gamme, les festivals, l’entreprenariat digital et le système hospitalier pour améliorer notre balance des paiements et ne plus dépendre de subventions extérieures politisées et toxiques.

Ré développer l’agriculture haut de gamme.

Ouvrir le Liban à davantage de partenaires internationaux pour équilibrer le poids et les influences de toutes les puissances. Construire par exemple un partenariat entre le Liban et la Chine qui est riche en capitaux et pourrait investir dans le pays si les conditions étaient réunies, dans le respect de l’indépendance du pays. 

Développer des infrastructures haut-de-gamme tenues par le secteur privé pour éviter la corruption, notamment dans des secteurs stratégiques comme les transports publics et les énergies renouvelables. 

Endiguer la corruption avec des institutions juridiques fortes et indépendantes.

Défendre  strictement le patrimoine du pays avec des lois d’urgence sur l’urbanisme et la protection de l’environnement: Restaurer la souveraineté du peuple sur le littoral et les plages, arrêter les carrières qui défigurent la montagne, nettoyer le pays, assainir ses eaux, protéger ce qu’il reste d’architecture traditionnelle, construire de manière civilisée, reboiser les montagnes... un programme titanesque mais primordial.

3-Des relations extérieures apaisées et tenues par l’Etat  

Une neutralité stricte vis-à-vis de l’extérieur et un principe de non participation aux guerres d’autrui à l’extérieur des frontières libanaises..  Refuser d’utiliser le Liban comme plate-forme pour les querelles étrangères et protéger le pays des conflits internationaux par exemple entre Arabie Saoudite et Iran, ou entre Occident et Islam radical. Il est essentiel de couper l’incessante instrumentalisation de notre pays par l’étranger.

Rassurer la population et nos résidents palestiniens qu’on ne normalisera les relations avec Israël que si les droits des Palestiniens à l’autodétermination y sont reconnus.

Négocier fermement mais dans le respect des droits de l’homme un accueil des réfugiés récents qu’il est impossible d’intégrer étant donnée l’étroitesse du territoire et de ses ressources.
Naturaliser les descendants de réfugiés nés au Liban et y vivant depuis plus de 18 ans. Donner des droits à nos réfugiés palestiniens et leurs descendants qui ont croupi dans des camps depuis 1948.
Accueillir avec des quotas  les ressortissants de pays de culture levantine persécutés pour leur religion ou opinion et qui ont l’éducation et les moyens d’investir dans l’économie libanaise.
Interdire aux partis politiques les subventions étrangères qui en font des marionettes au profit de l’étranger. Exit les interventions iraniennes, saoudiennes ou américaines soupçonnées. Si ces pays veulent aider le Liban, leurs dollars seront les bienvenus mais dans les caisses de l’Etat et de la banque centrale,

Dissoudre toute milice et intégrer la branche militaire du Hezbollah dans l’armée libanaise en reconnaissant sa contribution à débarrasser le Liban de l’occupation israélienne mais la nécessité pour le Liban d’avoir une seule autorité civile et militaire pour le défendre et sa neutralité essentielle dans les conflits extérieurs.




2.11.19

Un nouveau système?

Nombreux sont les exemples de pays qui ne se sont mués en véritables démocraties qu’après des siècles de révolutions et de réformes.
Voici donc venu le temps pour le Liban de sortir de sa chrysalide confessionnelle et sectaire dans laquelle il se débat depuis 76 ans.
La nouvelle révolution libanaise a déjà enregistré un tout petit succès: la chute du gouvernement. La route est encore longue avant que l’essai ne soit transformé, mais, contrairenent ce que disent nos pessimistes et conspirationnistes, elle n’est pas impossible. 

Il faut d’abord que la raison l’emporte tardivement chez notre président octogénaire et qu’il accepte de nommer un gouvernement de technocrates  chargé d’organiser des élections anticipées. Il faut aussi que les députés acceptent la nouvelle donne et votent une loi électorale alors qu’ils risquent d’y perdre leurs sièges. Pas simple.
Après que la nouvelle chambre s’érige en assemblée constituante, il faudra enfin qu’on réussisse à instaurer un État laïc avec une constitution où ce sont les lois qui protègent toutes les communautés et non les anciens caïds. Où tous les citoyens et citoyennes ont les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes registres d’état civil. Un pays où on a le choix de se marier à la mairie si on le souhaite. Un pays où les femmes héritent les biens de la même manière que les hommes quelle que soit leur religion. Vaste programme? Utopie? Pas forcément.

Voici quelques idéees impensables il y’a quelques semaines et qui deviennent opportunes aujourd’hui:
  •  créer une chambre haute (sénat) qui accueillera les chefs des communautés religieuses mais les confinera à un rôle qui protège la liberté de culte et le mode de vie de chacun. Le cardinal, le métropolite les muftis et autres chefs religieux pourront enfin avoir un cadre pour nous combler de leur sagesse sans pour autant avoir le dernier mot, sauf peut être un veto en cas de  changements trop radicaux. De quoi rassurer par exemple les chrétiens de ne jamais se faire massacrer ou se retrouver en république islamique (une des peurs historiques qui a entériné le système confessionnel en 1943 et qui les hante toujours).
  • La nouvelle constitution devra protéger les libertés et la cohésion nationale de manière très stricte. Et pourchasser toute discrimination et tentative de division sur base sectaire qui devront être assimilée à de la haute trahison. Il s’agit là de décourager les démons du passé et inscrire l’unité nationale comme valeur patriotique.
  • Pour aider les religions à rester dans les temples, les discours politiques devront être dénués de toute notion sectaire ou religieuse. Eh oui! Avec un passé comme le nôtre il faudra peut être interdire tout parti politique ouvertement maronite chiite ou sunnite. 
  • Les religieux ne pourront s’exprimer sur des sujets politiques que dans l’enceinte du sénat. Adieu les sermons politisés du dimanche ou les appels à la lutte politique du vendredi. Plus au Liban ! La liberté d’expression ne pourra donc être totale au moins dans une première phase pour protéger la nouvelle république.
  • Le pouvoir exécutif devrait être redonné à la présidence de la république comme en 1943 mais cette fois avec une élection sans preconditions religieuses au suffrage universel à deux tours.  Pour éviter toute dérive dictatoriale, la chambre des députés et le sénat pourront destituer ce président en cas de crimes ou d’atteintes à la constitution à l’instar des États Unis. Deux mandats maximum de cinq ans et sans exception nous protégeront des potentiels tyrans.
  • Pour ceux qui en doutent, il faut évidemment que  la branche armée du Hezbollah soit intégrée dans l’armée libanaise.

Traitez nous de fous mais  n’oubliez pas que ce sont toujours les fous qui changent le monde!